La marche errante des chiens miséreux

Publié le par Llansito

29 mai. Enfin plutôt le 30, puisque minuit est déjà passé. Après une superbe journée d'anniversaire en compagnie de pas mal d'amis, à manger des choripanes au Jardin Botanique de Viña del Mar et avoir terminé au Canario, petit bar enfumé ou nous nous retrouvons souvent pour discuter autour d'une bière ou d'un borgoña (vin rouge avec de la fraise), je rentre – un brin joyeux – chez moi, « loin », à 20 minutes à pied, dans le froid glacial de cette fin d'automne.

 

Et ils sont là.

 

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Photo volée à Noémie

 

Alors que je passe à proximité d'eux, je vois leurs yeux brillants se retourner vers mois, menaçant. Non tu ne toucheras pas à ma poubelle, semblent-t-il me dire. Je n'irai pas défier leur grognement. Ce dimanche soir, je me rend compte que la ville en est infestée. Il y en a partout. Dans la rue, sur les cartons, sur un bout de matelas. Ils se battent aussi, se disputent, comme enivrés par les odeurs de la rue, par celles de poissons pourris qui s'accrochent aux murs du Barrio Puerto.

 

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Je remonte mon col, et avance avec inquiétude. J'ai froid, terriblement froid. Et peur un peu. Vont-ils me mordre ? Vont-il me sauter dessus pour m'arracher ce qu'ils voudraient me dépouiller ? Je vois leurs yeux affamés, je sens leur haleine fétide. Je vois leur peau malade. Puta la güea, je veux mon lit. L'un d'entre eux titube à cinq mètres derrière moi, gardant ses distances, mais se rapprochant inexorablement.

 

J'accélère le pas. Ce froid de chien me ronge les os, j'ai l'impression d'être nu sous mon pull-over. Il n'y a personne dans les rues du port. Il n'y a que moi, et eux. Plus de taxi colectivo non plus. Un de ces callejeros grogne quelque chose à mon intention, je n'ai pas compris et n'ai pas envie de comprendre. La rue est interminable, nom d'un chien ; et derrière celui qui me suivait ne semble toujours pas abandonner.

 

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Ces êtres ont une faculté assez incroyable qui semble se développer chez ceux qui n'ont trouvé que la rue pour les accueillir : ils disparaissent, se fondent dans la poussière urbaine, les déchets, les poubelles, les bouteilles de verre brisées qui jonchent le sol. Il peuvent s'activer le plus possible que la majorité des bonnes gens ne le verraient pas. Mais la question se pose : la rue peut-elle exister sans eux ? Le jour, ils peuvent défaillir se retrouver ivres à comater en travers du trottoir, hurlant leur désespoir à travers leurs yeux hagards, que personne ne les verrait.

 

Je me rapproche de mon cerro et me retrouve au bas des escaleras qui mènent à ma maison. Et lui, je le vois de nouveau. Il est toujours au même endroit, là où j'avais l'habitude de soulager ma vessie en revenant de soirée. Flûte, où vais-je pisser maintenant qu'on vient squatter mes chiottes perso pour dormir. Je crois que de tous les callejeros, c'est le seul que je reconnaîtrais, qui a une identité. Les autres, je pourrais les croiser deux, vingt, trente fois que jamais je ne les reconnaitrais. Mais pourquoi celui-ci reste-il au même endroit, à la vue de tous, alors qu'il pourrait mourir tranquillement dans une des ruines porteñas qui se trouvent à dix mètres de là ? A l'abris des yeux ? Le seul indice de sa présence aurait été l'odeur de sa dépouille pourrissante.

 

Et si, moi aussi, je finis par tomber accidentellement dans ce monde de chiens errants ? Si un jour de faiblesse, je m'écroule sur le pavé, viendra-t-on m'aider ?

 

Me laissera-t-on mourir ?

 

 

" 

J'ai fait à pied de longues routes,
Marchant la nuit, craignant les voix,
Plus rempli d'ombres et de doutes
Que la bête fauve des bois.

 

L'eau des chemins mouillait mes guêtres ;
Las, je tombais sur de vieux bancs,
Je regardais par les fenêtres
La gaîté des âtres flambants.

 

J'entendais rire sous le chaume
Les paysans à leur repas ;
Un étranger est un fantôme,
Les murs ne le connaissent pas.

 "

(Victor Hugo)

 

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Sur le même sujet : http://www.rue89.com/francis-a-paris

 

 

Publié dans Vivre à Valpo

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