"Une forteresse perchée sur un nuage"

Publié le par Llansito

 Ceci est le compte-rendu que je vais laisser à la postérité à l'Espace Avenir de l'IEP.

 

 

Universidad de Playa Ancha (Upla),
Valparaíso, Chili

2010-11

 

Valparaíso est un port mythique dans l'imaginaire de nombreux marins dont l'une des plus célèbres chansons y fait référence.

 

Valparaiso:

 

« Plus d’un y laissera sa peau,
Good bye, farewell, good bye farewell
Adieu misère, adieu bateau,
Hourrah, oh ! Mexico, O, O, O,
Et nous irons, à Valparaiso, Haul away, Hé !
Ou latch’aller ! Ou d’autre y laisseront leurs os.
Ha ! L’matelot, et ho-hisse et ho ! »

 

Riche d'une histoire tourmentée – attaques et pillages de pirates, tremblements de terre qui l'ont défigurée à maintes reprises – Valparaíso, l'ancien plus grand port de la façade Pacifique de l'Amérique latine, a vu son prestige s'éroder au fil du XXe siècle. La construction du canal de Panama, plus qu'un coup de ciseau pour relier l'Océan Atlantique et l'Océan Pacifique, a été un véritable coup de poignard pour celle que l'on surnommait « la perle du Pacifique ». Valpo a d'un coup cessé d'être la première escale après le passage du périlleux Cap Horn sur la route de la Californie. Future décloîtrée, futur expatrié, bienvenue dans la glorieuse et décadente ville aux quarante-deux collines.

 

Quand on arrive à Valparaíso, les premières choses qui sautent aux yeux, c'est la poussière, la misère, le bruit, la pollution rapidement balayée par le vent du Pacifique, mais c'est surtout la majestuosité de ses collines multicolores, patch-work de maisons bariolées aux couleurs improbables. Au pied de ces étranges cerros (collines), la première impression qui fut la mienne, est celle d'être face à une forteresse perchée sur un nuage, inaccessible. Valparaíso ne vous happe pas, ne vous accueille pas à bras ouverte. Non. Valparaíso c'est une rencontre brutale, un choc. S'y intégrer de suite, y faire son trou en deux jours, ce serait trop simple, cela perdrait en charme.

 

Valparaíso ne se dompte pas. Valpo vous dompte. A coups de fêtes, à coups de soleils (la couche d'ozone est fine au dessus du Chili), à coups de musique et à coups de fresques. Rares sont ceux qui reviennent de cette cité déconnectée du temps et des réalités comme ils y ont débarqué. Le temps ne passe pas à la même vitesse. On n'y vit presque que la nuit, pourtant les journées sont longues, mais défilent à la vitesse d'une micro.

 

Les micros ? Ce sont ces minibus qui font la courses dans les rues de la ville. On en descend à n'importe quel endroit, peu importe que le chauffeur ait stoppé ou non sa machine : les portes sont ouvertes, vite, sautons ! Si les micros vous donnent le tournis ou la nausée, que vous voulez rester peinards dans le Plan, cette partie basse de la ville, bruyante et poussiéreuse, sans aucun autre intérêt que ses commerces, vous pouvez vous déplacer dans le paisible et antique Trolleybus. Mais vous serez vite lassé du Plan, et voudrez prendre de la hauteur. Deux solution : vos jambes qui se muscleront à arpenter les rues et escaliers escarpées qui sillonnent les cerros de Valpo, ou bien vous élever sans efforts jusqu'aux premières marches, emmenés par les quelques bringuebalants ascensores qui participent de ce décors de carte postale.

 

Mais si vous venez à Valparaiso, ce ne sera pas que pour y prendre des photos. Bien qu'ici, tous les guides – Lonely Planet, Petit Futé ou autres Routard – vous vous le confirment, les cerros, les murales (fresques d'artistes grapheurs urbains), la luminosité du soir, les escaleras et calles sillonneuses réveilleront le photographe qui sommeille en vous. Mais soyons honnêtes, pas besoin d'être talentueux pour faire de belles photos.

 

Non. Si vous venez à Valparaiso, ce sera pour y vivre, pour y dormir (peu), y faire des rencontres et peut-être y étudier. Je vous le dis tout net : nombreux sont ceux qui n'ont pas eu le courage d'y étudier sérieusement et qui ont eu toutes les difficultés possibles et inimaginables pour défendre leur cas une fois retournés sur terre, face à la réalité de l'Espace Avenir. Et souvent, le sort s'abat même sur les étudiants les plus consciencieux. A l'heure où je vous parle, j'ai les plus grandes difficultés pour valider mon année. La faute au plus grand mouvement social que le Chili ait connu qui a tronqué mon second semestre. La faute aussi à la UPLA.

 

Jouez hautbois, résonnez musettes... Roulements de tambours et que sonnent les clairons enchantés... Bienvenus dans le monde fabuleux de...

 

La République indépendante de la
Universidad de Playa Ancha

(la UPLA pour les intimes)

Les premiers jours à la Upla, nous nous sommes sentis comme des ours slovènes relâchés dans les Pyrénées à déambuler dans les couloirs de cette université qui nous est totalement inconnue, sans aucune véritable aide, à chercher tel professeur, telle salle de cours, tel responsable de section... Et ça ressemble au fameux épisode de « La Maison qui rend fou » des 12 travaux d'Astérix (passage que je vous invite à revoir).

 

Voici un petit texte que j'ai écrit en mars 2010, sept mois après mon arrivée, et que j'ai retrouvé par hasard sous mon lit. Comme il m'a bien fait rigoler et qu'il résume bien une de journée typique à la Upla, je vous le confie :

 

« Le portable sonne. Je décale un peu mon réveil. Il fait froid dehors, et pas seulement à l'extérieur de la maison. La fenêtre ne donne à voir qu'une atmosphère laiteuse dont rien ne ressort, si ce n'est la fraîcheur ambiante.

 

Il est 9h à Valparaiso, nous sommes le 3 mai et l'hiver est arrivé. Plus de gaz pour la douche. Et puis, on va se réserver la douche pour ce soir, pour se réchauffer et étudier dans des conditions correctes. Alors je me fais un thé bien chaud.

 

Aujourd'hui je me lève avec une flemme des grands jours : je dois aller à un cours d'Anglais auquel je ne suis toujours pas allé pour avoir une petite chance de valider mon année1. Ce n'est pas comme s'il me restait une centaine de pages en Histoire, à lire pour le lendemain.

 

Alors que je gravis et redescends paresseusement le cerro Playa Ancha pour me rendre à l'université, la brume portuaire (la neblina) finit par se dissiper progressivement. La Upla est dans son habituelle agitation : des banderoles sont étendues en tous lieux, en appel à la resistancia estudiantil, chaque 'carrera' ayant SA banderole et SES propres revendications. Revendications 'unitaires', bien évidemment. Je cherche ma salle : l'énigmatique "Sala TV". Je croise un camarade de cours de 'Folklore' (oui, très Sciences Po tout ça...) qui s'étonne : cette salle n'existe plus ! Je ne perds pas confiance et me dirige vers le bureau des informations où la fonctionnaire en charge me dit l'air gêné que la salle de télévision est au premier étage du bâtiment administratif.

 

C'est une fois sur place que je finis par comprendre sa gène : la salle TV est en fait une salle d'attente (avec télé, certes) pour l'infirmerie. Encore un déplacement pour rien. Ce n'est pourtant pas comme si je n'étais pas habitué. »

Je pense que l'on peut sans tomber dans l'exagération dire que la Upla n'est pas un modèle d'organisation administrative. Et comme je ne veux surtout pas vous mentir et vous faire miroiter des choses fausses, je dois vous prévenir que vous ramerez un peu forcément à moment de l'année niveau paperasse administrative. Ça c'est pour les côtés négatifs.

 

Parce que la Upla c'est aussi une ambiance particulière. C'est une fac révolutionnaire. Tout est révolutionnaire ici : des slogans et affiches collées à l'entrée des bâtiments, aux tags peints sur les trottoirs ou sur les murs, en passant par la relation prof-étudiants. Ici, pas besoin de lever la main, de demander la permission pour sortir de classe en décrochant son téléphone avant même de franchir la porte. Il s'agit d'un contrat tacite, d'une sorte de convention : la Upla est une des facs les plus populaires du Chili, et est ne sorte de laboratoire d'expérience de pédagogie, car la fac est spécialisée dans la formation des futurs professeurs.

 

Comme en France, les cours sont d'une qualité variable suivant les profs. N'hésitez pas à demander aux autres étudiants de vous conseiller dans le choix de cours à suivre. N'hésitez surtout pas à parler aux autres étudiants. Les Chiliens ont la vertu des peuples humbles : leur timidité cache une chaleur que beaucoup de sociétés devrait jalouser. Les Upleños sont généralement plus pauvres que les étudiants des autres universités de Valparaíso (Universidad de Valparaíso, PUCV), et moins habitués à côtoyer des étrangers – au premier semestre nous nous sommes rendus compte que nous étions seulement 3 étudiants de intercambio sur 11 000 étudiants chiliens. Ils vous observeront sans doute au départ de loin, comme si vous étiez des bêtes curieuses. Rompez la glace ! Vous avez la chance de vous immerger totalement, ne la laissez pas passer !

 

La vie à Valparaíso

 

Comme je vous le disais plus haut, Valpo ne vous accueille pas nécessairement à bras ouverts. Se sentir comme un étranger les 3 premiers mois, est NORMAL. Même si cela fait 7 ans que vous étudiez le castillan, avoir une discussion normal avec un Porteños vous coûtera énormément les premières semaines, voire les premiers mois. Si vous êtes à la Upla, l'intégration sera également un peu plus douloureuse car il n'existe aucune structure visant à favoriser votre intégration. Mais pour vous intégrer il y a une institution qui n'a jamais failli dans son rôle : le carrete (entendez par là : la fête). Valpo est une ville unique qui vous réconcilie avec les boîtes de nuits : non seulement elles sont pas chères, mais en plus vous reprendrez goût à vous déhancher sur des musiques alternatives, de la música latina et sur de la musique andine. Croyez-moi : là-bas j'ai appris à danser. Ici, les grands se baissent et se courbent pour danser à la hauteur des plus petits. Parole de petit, vous verrez les dance-flours d'une autre façon.

 

Du fait d'un curieux phénomène, on sort beaucoup et dort peu. Les bars, extrêmement variés vous combleront quelques soient vos goûts. L'ambiance y est chaleureuse et détendue, voire folle et animée. Les rencontres y sont beaucoup plus faciles. En une soirée un parfait inconnu peut finir par vous quitter d'un chaleureux abrazo (accolade amicale).

 

Et l'on remonte dormir dans son cerro, le cœur enjoué et empli d'un incontrôlable romantisme :

 

« A travers les murailles grises, tu plantes tes griffes. Arrache les moindre petites parcelles que son odeur appelle, soule toi du venin des autres et coule, coule, coule, sous des océans d'alcool, nage parmi le banc des bouteilles qui dérivent au large du Pacifique. La lune accompagne ta fuite, et la poussière de Valparaiso s'envole, tel un nuage qui se soulève à chaque bourrasque, à travers les rues sales, les maisons sales, les chiens sales, les micros sales.

 

Le nuage s'éloigne et se rapproche, débris de rien, d'une ville sans pluie, débris dans tes yeux secs qui ne reflètent même plus l'éclat de la lune, cette lune ronde, blancheur d'ivoire, jaune foie, rouge comme le blanc de tes yeux. Et le vent qui a chassé les nuages du matin, chasse le vide, chasse le vide. Les couleurs de Valparaiso s'estompent sous les coups de butoir de ta copine la lune, de ta meuf la lune, de ta pute la lune.

 

Et des profondeurs des vallées, entre chaque cerro, entre chaque ascensor, une musique irréelle envahit tes tympans tandis que le temps se fige. « Ecoute ma voix, dis-je, écoute ma voix » Mais seul ton rire résonne. Seul ton silence pleure. Seule ta silhouette avance dans le noir éclairé des lanternes de Valparaiso, telles de minuscules braseros, bougies perchées sur Quarante-deux collines.

 

Mais la rue n'est pas interminable, non.

La rue n'est pas interminable. »

 

1Pour ma défense, je tiens à préciser que pendant deux mois, les emplois du temps de chaque section n'ont cessé d'être modifiés. Il devenait de fait beaucoup plus difficile d'élaborer son propre emploi du temps quand les cours que je choisissais appartenaient tous à des sections différentes.

Publié dans Vivre à Valpo

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