"J'ai passé l'été à travailler pour payer mes études, je continue tant que je peux."
Étudier au Chili, et notamment à la Upla permet d'avoir rapidement un petit aperçu intéressant du fonctionnement éducatif chilien. Évidemment, déjà il y a les différences de méthodologies : ici, notre bonne et vieille dissertation "intro-3 parties-conclusion" n'existe pas (pour ce qui est du droit, je ne sais pas, peut-être que eux aussi manient avec le dogmatisme que l'on connaît en France, le plan "2 parties, 2 sous-parties"). Mais ce qui est plus intéressant, et sans doute beaucoup plus facile, c'est d'y repérer les problèmes, les lacunes, les injustices et les vrais défis de l'enseignement au Chili.
Ce sujet d'ailleurs, j'avais voulu en faire le thème central d'un article pour les Décloîtrés. Tant pis, il en sera autrement.
Pas besoin d'aller bien loin pour repérer les problèmes évidents. Enfin, ce constat est au moins flagrant à la Upla : des banderoles immenses, et sans cesse renouvelées, ornent l'entrée de la casa central (bâtiment principal de l'université) et accueillent les étudiants. Vous entrez à l'intérieur, et vous découvrez des dizaines d'autres banderoles. Un exemple ? L'une d'elle vous interpelle :
"Si l'on augmente le prix d'inscription, et que l'on baisse nos bourses, comment payons nous ?"
Certains en ont la réponse. A midi, quand vous sortez de la bibliothèque, de la faculté d'arts (aka "l'aéroport" pour la tendance des futurs artistes à trouver l'inspiration dans le pétard), ou du Casino (nom donné aux restaurants universitaires) vous ne pouvez pas les louper. Debout, les mains dans les poches, ou assis par terre, dans le froid déjà glaçant de ce mois de mai, ils vendent de petits sandwiches, souvent composés de viande de soja, tomate, avocat et laitue. Un lundi, alors que je sortais de la bibliothèque avec Bruno, je croise Jonathan, l'un des rares chiliens à m'avoir adressé la parole dans un de mes cours d'histoire du premier semestre. Je lui achète un de ses sandwiches, il me demande ce que j'ai fait de mes vacances. Je luis raconte : voyages, stages... Lui ? "Eh bien j'ai passé l'été à travailler pour payer mes études, et là comme tu vois je continue tant que je peux."
Jonathan n'est pas pauvre, il fait partie de la classe moyenne chilienne, et comme pour beaucoup d'étudiant de la classe moyenne, sa famille ne peut pas payer toute seule les frais de scolarité de l'une des facs pourtant les moins chères du Chili. A vous d'en juger : le salaire minimum tourne autour de 150 000 CLP (220 €) par mois, le salaire moyen de 450 000 CLP (650 €), et une année universitaire à la Upla 1 500 000 CLP (2 200 €) annuel... Imaginez vous avec un salaire moyen et trois enfants scolarisés à charge...
Naïf, je demande à Jonathan où il a travaillé cet été. "A Viña surtout, mais aussi un peu à Valparaiso". Dans une entreprise ? "Non ! A vendre mes sandwiches !". Le sandwich, l'arme de l'étudiant à la conquête de la réussite sociale.
Tout le monde ne vend pas des sandwiches. Le plus souvent, les étudiants postulent à des becas, bourses, qui ne sont pas celles offertes en France aux moins privilégiés au nom d'une juste rétribution des richesses et de l'égalité des chances, il s'agit bien souvent d'un crédit au taux très bas, voire nul, que l'étudiant devra par la suite rembourser. Ceux qui n'obtiennent pas cette bourse, ou pour qui celle-ci ne suffit pas, une solution : le crédit bancaire. Au final, la grande majorité des étudiants sortent de leur formation avec une dette colossale... Et ce d'autant plus que les années d'études sont en moyenne plus longues : les Chiliens changent souvent de carrera au cours de leur parcours (par exemple, à 25 ans, décider de reprendre à zéro et après une carrière en sociologie entreprendre une autre en journalisme).
Si nous voulons faire un peu dans le cynisme, cet endettement est logique dans une société ultra-libérale, selon l'hypothèse du Cycle de vie de l'économiste Ando Modigliani.
Cela donne à réfléchir. Ici, les étudiants luttent pour une université publique abordable et de qualité. Pas évident quand on sait qu'il existe de nombreuses universités privées, hors de prix, qui permettent de sortir avec le label doré de cette école payée par papa-maman, mais dont l'enseignement est d'une faiblesse ahurissante (voir la caricature de Plan Z ci dessous).
Rappelons néanmoins qu'en France, on juge le progrès dans le sens inverse : tout est de plus en plus misé sur l'image et le prestige de l'école, plus que sur la qualité de son contenu éducatif, le privé entre dans la gestion de l'université, faisant peu-à-peu intervenir des logiques de marché où les universités plus défavorisées verraient leurs fonds, leurs diplômes dévalorisés au profit des universités parisiennes. Avec la dette publique colossale, et le désengagement progressif de l'Etat ce sont les frais de scolarité qui risquent d'augmenter et les aides et les bourses diminuées (sur ce dernier point, rappelons-le, Nicolas Sarkozy en avait le projet - notamment en ce qui concerne les APL - avant de se retirer, constatatnt le désastre politique que cela provoquerait pour lui).
Alors posons-nous la question au regard du 'modèle chilien' :
Où allons-nous ?
Que voulons-nous pour nos universités ?
Cet article sera postérieurement remis à jour avec des photos de la Upla.