Chapitre III - Au coeur de la Griffe Blanche
Encarnación, Paraguay - Hotel Real - 19/02/2011
Après une nuit de 5 heures dans le bus Asunción-Encarnación sans dormir, et autant d'heures à errer dans la ville avant que ne s'ouvrent les hôtels, nous avons enfin trouvé où dormir. Réveillé par la chaleur incroyable de ce début d'après midi, je ne peux que me répéter : je crois ne jamais avoir eu aussi chaud de toute ma vie. Tous les gestes doivent être ralentis au risque de se retrouver tremper de sueur en un instant.
Jeudi 17...
Jeudi dernier quoi (nous sommes aujourd'hui samedi 19 février), après m'être remis d'une soirée un peu folle passée en boîte avec les jotes que sont Hubert et Rapha, et Brice (un Belge rencontré à l'hostal), je fais la connaissance d'un Chilien dans la salle de télé. Il vient à Asunción pour assister au match Cerro Porteño (Asunción) vs Colo-Colo (Santiago du Chili) au stade de la Olla Monumental d'Asunción.
Je décide de l'accompagner et me retrouve deux heures avant le match dans la tribune visiteurs de ce stade de 35 000 places, en plein quartier populaire dans lequel je n'aurais jamais mis les pieds sans cette opportunité. Oscar, mon ami chilien, et moi devons être les seuls non-flaites de la tribune, parmi ces supporters du Colo-Colo - quoique lui aussi, à l'instar de tous les autres, a fait immortaliser sa passion pour le club le plus populaire du Chili d'un tatouage hideux au dessus du nombril. Oui, ici en Amérique du Sud, "on peut changer de religion, de parti politique ou d'épouse, mais jamais de couleur de maillot" !
Petit à petit le stade se remplit, et l'ambiance monte d'un cran... voire de plusieurs étages, en même temps que baisse la lumière du jour. A 20h, heure du match, les projecteurs sont allumés, l'enceinte est bouillante et le nom du stade -la Olla Monumental (la casserole monumentale) - prend tout son sens. Quelle ferveur ! Imaginez-vous : 35 000 personnes, toutes en maillots couleurs locales, chantant tous en semble les mêmes... comme la Beaujoire un jour de victoire exceptionnelle du FC Nantes, du temps de sa splendeur. Tout le monde est debout. Tout le monde chante.
Le match commence, et le Colo-Colo prend rapidement un but. Une défense à la ramasse, un gardien passable, une équipe d'un niveau globalement très faible qui ne ferait pas trembler l'équipe réseerve de Louhans-Cuiseaux. Mais le spectacle n'est pas sur le terrain. C'est d'ailleurs comme si les spectateurs eux-mêmes ne s'intéressaient pas au match : pas d'insulte envers les joueurs, pas de contestations envers l'arbitrage... Les Ultras chiliens continuent de donner de la voix : "Nous, on chante même quand notre équipe perd, pour lui montrer le chemin de la victoire", voici à peu près ce qu'ilschantent. De quoi donner une leçon aux supporters nantais et rennais. 1-0, 2-0, 2-1...
Mi-temps.
Commencent alors les lancées de bouteilles pleines par les supporters paraguayens en direction de notre tribune. A chaque bouteille écrasée, les supporters reculent. Un Chilien en reçoit une sur la tête et manque de s'évanouir. Une bouteille remplie d'eau - même en plastique - est terriblement dangereuse. Les supporters du Colo-Colo ne répondent pas à la provocation. Moi, je passe mon temps à éviter les centaines de projectiles, et finis par me réfugier sous une banderole noire et blanche.
Enfin intervient la police... qui entre dans la tribune visiteurs et commence à frapper les premiers supporters... chiliens ! La tribune outrée n'ose pas contester. Un Chilien vêtu comme un cadre sup' qui semble vivre au Paraguay me raconte qu'ici c'est ainsi : la police tape sur les étrangers pour une poignée de Guaranís (monnaie locale). Le Paraguay est le pays le plus corrompu d'Amérique latine...
Le match reprend et le Colo-Colo prend rapidement un nouveau but, avant de sombrer totalement. 3-1, 3-2, 4-2, 5-2... La défaite qui se profile est lourde, mais dans la tribune chilienne cela devient une fête malgré la déroute. Les supporters chantent plus fort, dansent, sautent... Alors que les tribunes paraguayennes sont en liesse et en pleine euphorie, c'est la cumbia avec trompette et batteries qui résonne chez la Garra Blanca (groupe de supporters du Colo-Colo). Je suis comme aspirer par ce spectacle incroyable. Je sens battre dans ce chaudron rouge et bleu le coeur ardent d'une Amérique latine vivante, de tout un continent.
Tout ceci est difficile à retranscrire.
Fin du match.
Nous sortons dans la rue entourés de policiers tandis que les supporters du Club Cerro Porteño continuent de nous caillasser à coup de bouteilles en plastique (vides cettefois). Les rues des quartiers pauvres de Asunción, les policiers, les chants, la chaleurs... me voilà dans un décors de Révolution castriste ou de guerre civile. Nous nous réfugions dans le car de la Garra Blanca. Alors que le véhicule déboule toutes lumières éteintes pour plus de discrétion dans les rues de la capitales paraguayenne escorté par des policiers en moto, des projectiles continues d'être lancés à l'extérieur. Deux vitres du car finissent par être en partie brisées. S'en suit un voyage chaotique jusqu'à proximité de notre hostal, la tête baissée pour ne pas se faire blesser en cas d'éclat de verre.
Au final, arrivée sans encombre... Je crois avoir vécu la match le plus marquant de toute ma vie.
Le match retour risque néanmoins d'être compliqué pour Colo-Colo.